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Source : LeTemps.ch - il y a 3 heure(s)

Les facéties de Fatio ou l’affaire genevoise du RUBIS percé

L’historienne tessino-neuchâteloise Rossella Baldi découvre la véritable histoire de l’«empierrage». Une invention signée Nicolas Fatio (1664-1753), qui a changé la face de l’industrie et dont l’émergence est digne d’un roman d’espionnage

Rossella Baldi, historienne spécialisée en horlogerie des XVIIe et XVIIIe siècles, aime aller au fond des choses. Elle s’est penchée cette fois sur une histoire singulière, celle de l’empierrage, qui consiste à garnir les platines et les ponts de pierres précieuses afin de ralentir l’usure des pivots. Une petite révolution dans l’industrie, qui se déroule comme un roman policier. Avant d’entrer dans le vif du sujet, notre enquêtrice s’interroge et pose en préambule quelques bases méthodologiques.

Existe-t-il des épisodes «iconiques» dans l’histoire horlogère? Et si oui, lesquels? Si vous vous intéressez à cette histoire en dehors des récits officiels des marques, mieux vaut éviter de poser ces questions à une intelligence artificielle: la réponse risque de vous décevoir. Nous avons soumis l’exercice à ChatGPT, qui a livré une liste de «dates vraiment iconiques», pour citer ses mots. En tête figurait l’année 1675, présentée comme celle de la fondation de Vacheron Constantin. Cherchez l’erreur: le chatbot a dû avoir un de ses moments d’hallucination, puisque la maison fait remonter ses origines à 1755.

La seule histoire de l’innovation horlogère offre pléthore d’épisodes «fondateurs», «transformateurs» et porteurs de «récits forts»: l’intégration progressive des aiguilles des minutes et des secondes, la réalisation de la première horloge à pendule par Christiaan Huygens, le développement de l’échappement à ancre, la naissance de la chronométrie – pour ne citer que quelques exemples des plus connus.

Portrait de Nicolas Fatio de Duillier, vers 1710, pastel. — © Bibliothèque de Genève (inv. 0067)
Portrait de Nicolas Fatio de Duillier, vers 1710, pastel. — © Bibliothèque de Genève (inv. 0067)

A ces jalons s’ajoutent quantité d’initiatives tout aussi «iconiques», mais dont on ne parle que peu, voire pas du tout, parce qu’elles ont été oubliées. L’histoire horlogère tend à avoir une mémoire très sélective; elle se contente de ce qui a déjà été dit et de le répéter. Il suffit toutefois d’un passage dans des bibliothèques ou archives suisses pour se rendre compte de ce qui reste à dire ou à dire autrement. Car non, tout n’est pas disponible en ligne. Loin de là.

Nicolas Fatio en alchimie avec Newton

La mise au point de la technique de l’empierrage compte parmi ces événements passés sous silence malgré son importance primordiale. L’usage de pierres précieuses à l’intérieur de certaines parties du mouvement de la montre dans le but de réduire les effets des frottements et de l’usure est conçu au tout début du XVIIIe siècle. L’industrie de la montre mécanique en profite depuis: les mouvements mécaniques à échappement à ancre comportent aujourd’hui 7 à 21 RUBIS, non plus naturels mais synthétiques.

Rendez-vous donc à la Bibliothèque de Genève, où sont conservés les papiers de l’astronome et mathématicien genevois Nicolas Fatio (1664-1753). C’est grâce à sa collaboration avec quelques grands noms de la place horlogère londonienne que nous devons ce procédé révolutionnaire.

Esquisses techniques du procédé de l'empierrage, début du XVIIIe siècle. — © Bibliothèque de Genève (Papiers de Nicolas Fatio de Duillier, Ms. fr. 602, f. 190-191)
Esquisses techniques du procédé de l'empierrage, début du XVIIIe siècle. — © Bibliothèque de Genève (Papiers de Nicolas Fatio de Duillier, Ms. fr. 602, f. 190-191)

Le personnage de Fatio mériterait à lui seul un roman ou une mini-série télé. Issu d’une famille protestante d’origine italienne, il naît à Bâle et grandit à Genève, où il reçoit sa formation. Son père souhaite pour son fils une carrière de pasteur, cependant Nicolas choisit les sciences et l’astronomie, notamment. Entre Genève, la France, les Pays-Bas et l’Angleterre, il côtoie, parfois étroitement, les plus grands scientifiques de son temps. A seulement 24 ans, il est élu membre de la Royal Society de Londres. Il fréquente Christiaan Huygens, Gottfried Leibniz, la famille Cassini et Isaac Newton. Les deux hommes travaillent sur un même problème, celui de la gravité, et dans les années 1690, ils mènent ensemble des expérimentations alchimiques.

Kidnapping, fin du monde et RUBIS percés

Sa vie privée n’en est pas moins passionnante. Au milieu des années 1680, Nicolas Fatio contribue à déjouer une tentative de kidnapping de Guillaume III, le futur roi d’Angleterre. Surtout, dès 1706, il se lie avec les représentants d’une secte millénariste, connue à Londres sous le nom de «French Prophets». Il en devient l’un des chefs, ce qui lui vaut la condamnation au pilori, à laquelle il ne se soustrait pas. Au contraire: il continue de prêcher la fin du monde et en 1711 il part en missionnaire sur le continent. Ses pérégrinations l’amènent jusqu’à Smyrne, en Turquie. Nicolas Fatio passe aussi huit mois dans les prisons suédoises. Il retourne ensuite en Angleterre, où il continue de s’occuper de science et de technique jusqu’à sa mort. Il se consacre en particulier à un des grands défis de son temps: la recherche de moyens sûrs pour le calcul de la longitude en mer.

L’horlogerie le fascine depuis sa jeunesse, lorsqu’il expérimente la construction de pendules à plusieurs roues. Vers la fin du XVIIe siècle, il découvre une méthode pour percer des trous parfaitement ronds dans les rubis. Il cherche en vain à susciter l’intérêt des horlogers parisiens, mais c’est à Londres qu’il trouve des artisans prêts à l’écouter. Il s’associe alors avec les frères d’origine huguenote Peter et Jacob Debaufre, avec lesquels il dépose une demande de brevet. La protection sur l’invention leur est accordée le 1er mai 1704 pour une durée de quatorze ans. L’année suivante, Nicolas Fatio insiste et dépose une nouvelle demande pour étendre le monopole sur trente ans. La requête est rejetée.

Innovation radicale, contrebande et contrat codé

Ce récit seul prouve, si besoin était, que l’innovation n’est jamais une histoire linéaire. Les papiers Fatio de la Bibliothèque de Genève nous dévoilent par ailleurs une version encore plus captivante de cette narration. Ils nous font pénétrer dans les enjeux, parfois insoupçonnés, cachés derrière une innovation dont les acteurs avaient très manifestement saisi le caractère radical.

Commençons par le contrat entre Nicolas Fatio et ses partenaires qui, dans les faits, incluait un quatrième associé appartenant à son cercle privé. Investisseur majoritaire avec 50% des parts, l’astronome genevois met à la disposition des frères Debaufre l’argent et les machines nécessaires à la réalisation de montres à RUBIS percés. La convention est cependant claire à ce sujet: si la coopération venait à se terminer, les artisans devraient tout rendre et tout rembourser. En outre, les Debaufre et les autres artisans impliqués dans la production sont tenus au silence. La signature d’accords de confidentialité n’est pas une procédure moderne. Le secret gouverne les pratiques horlogères de l’époque et l’empierrage ne fait pas exception. A tel point que le contenu du contrat, dont une seule copie a été conservée à Genève, est codé. Quoi de mieux pour empêcher des yeux indiscrets de se mêler de ce qui ne les concerne pas.

Néanmoins, Nicolas Fatio manie la notion de secret en des termes très personnels. Alors qu’il s’acharne à vouloir faire protéger son invention en Angleterre, il prend contact avec son frère Jean-Christophe à Genève. Il lui demande de faire entrer en France en cachette, par Genève, quelques-unes de ses montres spéciales. Autrement dit, il veut profiter des réseaux de l’horlogerie genevoise pour faire de la contrebande. Les lois protectionnistes en vigueur dans le royaume rendent très compliquée, voire impossible, l’importation de montres anglaises.

Faux prophète et trafic à l’ambassade de France

D’abord réticent puisque peu familier avec ce genre d’initiatives pourtant courantes au sein de l’horlogerie genevoise, le frère s’investit dans ce projet qu’il pousse plus loin. A l’occasion d’un passage à Soleure, il trafique avec l’ambassade de France en Suisse et propose de vendre à l’Hexagone le secret de la fabrication des montres à RUBIS percés. L’ambassadeur se dit prêt à négocier, mais veut que Nicolas Fatio lui fasse parvenir un dossier sur ce sujet avant de lancer les opérations pour établir une manufacture spécialisée. Le dossier ne lui parviendra pas. Nicolas Fatio le prophète est désormais trop occupé par sa nouvelle vocation mystique.

L’empierrage demeure ainsi une affaire britannique, qui attise la convoitise des meilleurs horlogers de la capitale anglaise. Parmi eux, Daniel Quare, un des pères de la montre à répétition à quarts. Sollicité par Fatio, Quare avait testé (et approuvé) l’empierrage avant l’obtention du brevet de 1704. Il savait que l’attribution d’un monopole l’aurait empêché, ainsi que ses collègues, de profiter de cette découverte.

La montre n’avait en réalité aucune pierre

Sans surprise, donc, en 1705 la corporation des horlogers londoniens prend position très fermement contre la requête d’extension du brevet. L’institution reproche au Genevois et à ses associés de «frimer», en leur rappelant que les plus grands horlogers anglais n’avaient jamais osé demander de protection pour leurs inventions. Elle accuse également avec violence les Huguenots de concourir à la perte de la réputation de l’horlogerie britannique, parce qu’elle craint que, une fois le brevet expiré, l’empierrage soit exploité sur le continent. Cet acharnement atteint son paroxysme avec la présentation d’une montre signée Ignatius Huggerford au conseil de la corporation. La pièce, soi-disant dotée d’une pierre enchâssée entre le coq et le balancier, devait attester que le procédé était déjà fort répandu en Grande-Bretagne. Au XIXe siècle, on découvrira que la pièce n’avait aucune pierre.

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Exemple contemporain d'utilisation de RUBIS, ici sur un pont d'une montre genevoise MB&F. — © Maximilian Büsser and Friends

Au service de sa majesté la chronométrie

Au bout du compte, les préoccupations de la corporation s’avèrent insensées. Encore dans les années 1770, très peu d’horlogers londoniens emploient des RUBIS percés. La technique est l’apanage de maîtres d’exception comme Josiah Emery et Thomas Mudge, le concepteur de l’échappement à ancre. Pour qu’elle soit adoptée sur le continent, il faut attendre Ferdinand Berthoud; il l’emporte en France après avoir compris qu’elle avait joué un rôle fondamental dans la précision de la montre H4, le fameux premier chronomètre de l’histoire, fabriqué par John Harrison.

Quant à Nicolas Fatio, il restera un héros oublié de l’histoire horlogère, alors qu’il aurait pu en devenir un personnage vénéré. Ses papiers nous révèlent qu’en 1704 il menait des recherches sur des échappements libres pour les appliquer au calcul de la longitude en mer. Il avait raison, une fois de plus: échappement libre et chronométrie allaient devenir un binôme indissociable soixante-dix ans plus tard. Mais ça, c’est une autre histoire.


Dimanche 24 mai 2026, 10h31 - LIRE LA SUITE
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Dimanche 24 mai 2026
10h31

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