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Source : LeTemps.ch - il y a 7 heure(s)

LTTM_06_26 Fleurier, terre fertile d’horlogerie

C’est un morceau du Val-de-Travers où il ne pousse pas que l’absinthe. On y célèbre deux trentenaires cette année: la marque Parmigiani Fleurier et la manufacture Chopard. Leur anniversaire est celui de toute une région sinistrée par la crise du quartz devenue hub réputé de l’horlogerie fine grâce à un homme: Michel Parmigiani

Genève et la vallée de Joux n’ont qu’à bien se tenir. Une terre d’horlogerie d’exception a fleuri dans les contreforts de Neuchâtel. L’épicentre se nomme Fleurier. La commune est rattachée depuis la fusion de 2009 à la grande entité Val-de-Travers, et mérite son épingle sur la carte de la montre haut de gamme. L’horlogerie fournit près d'un tiers de tous les emplois et on y célèbre cette année un double anniversaire: la marque Parmigiani Fleurier et la manufacture L.U.C de Chopard soufflent toutes deux leurs 30 bougies. Prétexte tout trouvé pour y faire un tour.

En arrivant à la gare, le regard bute sur l’imposant «Chapeau de Napoléon», ce mont boisé qui se pose comme un bicorne sur la tête de Fleurier. Une maison de maître fait office de cocarde. Elle est occupée par l’horloger finlandais Kari Voutilainen, maestro multiprimé et entrepreneur patenté. De son antre, il surveille sa fabrique de cadrans Comblémine (à Saint-Sulpice, hameau voisin de Fleurier) et son atelier de décoration Brodbeck Guillochage, logé dans l’école d’horlogerie qui avait fermé au milieu des années 1980.

En tournant le regard vers l’est, une grande signature Chopard apparaît sur la façade en verre d’un long bâtiment bordant les voies. Les locaux abritent les halles d’assemblage, un musée privé (le L.U.CEUM), et la marque Ferdinand Berthoud – un enfant du Val-de-Travers adoubé horloger du roi et de la Marine en France au XVIIIe siècle. Chopard usine les composants de ses mouvements à quelques rues de là dans sa filiale Fleurier Ebauches, qui abrite aussi la salle de certification «Qualité Fleurier», car la bourgade a son poinçon, comme Genève. L’entreprise familiale Waeber HMS taille des d’aiguilles de montres un peu plus loin dans le quartier.

L’horlogerie fournit près d’un tiers de tous les emplois du lieu. — © Noé Cotter pour le magazine T
L’horlogerie fournit près d’un tiers de tous les emplois du lieu. — © Noé Cotter pour le magazine T

A deux minutes de la gare, en direction du village de Buttes, le promeneur passe sous les fenêtres de l’Atelier Bernard, une perle discrètement ouvragée par deux jeunes horlogers venus de Belgique. Quelques centaines de mètres plus loin, un nouveau complexe industriel longe les voies: Vaucher Manufacture Fleurier, fabricant de mouvements haut de gamme au centre du pôle horloger de la Fondation de famille Sandoz. Hermès en est coactionnaire depuis exactement vingt ans, Audemars Piguet et Richard Mille s’approvisionnent ici, de même que TAG Heuer et Parmigiani Fleurier, qui en est à l’origine et dont le siège se trouve de l’autre côté de la localité.

A la sortie de Fleurier, les anciens locaux de Vaucher sont occupés par Le Temps Manufactures, un fabricant de calibres sur mesure. Sur la route qui chantourne le Chapeau de Napoléon jusqu’au village de Buttes, on tombe enfin sur ValFleurier, l’usine de mouvements du groupe genevois Richemont. Et ce n’est que la partie visible du réseau de Fleurier, qui n’en finit pas de bourgeonner.

Lire aussi: Une famille effroyablement sympathique: les héritiers de Sandoz se disputent des milliards

La population quadruplée

Le lieu était sans doute prédestiné à ce grand destin horloger. On y fabrique des montres depuis le XVIIIe siècle. Edouard Bovet, pionnier du commerce horloger avec la Chine au début des années 1900 était Fleurisan. Une personnalité qui a fait rayonner l’horlogerie suisse, dont tout le village a profité: durant le XIXe siècle, la population passe de 800 habitants à près de 3400 – quasiment le niveau actuel. La marque qui porte toujours son nom – Bovet – est installée au château de Môtiers, à quelques kilomètres de là. C’est aussi à Fleurier que naquit Charles Edouard Guillaume, Prix Nobel de physique en 1920 pour l’invention de l’invar, l’alliage insensible aux variations de température qui fait toujours battre les montres mécaniques.

Pendant toute la première moitié du XXe siècle, la commune est un centre horloger bouillonnant, avec la Fabrique d’ébauches de Fleurier (FEF), tous les métiers connexes, outillage, habillage, boîtes, cadrans, aiguilles, même une école d’horlogerie. Mais la flèche du temps s’est avérée plus tordue que le vallon, et le flambeau se serait éteint si un jeune horloger, fils d’immigrés italiens, n’avait pas remis des briquettes dans le fourneau: Michel Parmigiani.

L’horloger «aux mains d’or» Michel Parmigiani chez lui, feuilletant le grand livre de la collection de la Fondation de famille Sandoz avec laquelle tout a été bâti. — © Noé Cotter pour le magazine T
L’horloger «aux mains d’or» Michel Parmigiani chez lui, feuilletant le grand livre de la collection de la Fondation de famille Sandoz avec laquelle tout a été bâti. — © Noé Cotter pour le magazine T

Il a maintenant 76 ans, mais il n’en a que 26 lorsqu’il entre pour la première fois dans son atelier de l’avenue de la Gare à Fleurier, en 1976. L’horlogerie suisse vient d’être décapitée par le quartz japonais et le Val-de-Travers fait partie des victimes. «Une hémorragie!» tranche Michel Parmigiani. Un quart des habitants sont ou vont partir – près d’un millier de personnes. La grande Fabrique d’ébauches de Fleurier – qui produisait notamment les mouvements «dame» de Rolex – est partie à la ferraille. Les nombreux ateliers, de boîtes, d’aiguilles, de cadrans, ont fermé. En plein Trafalgar, le jeune horloger décide de conjurer le sort: «Je ne pouvais pas comprendre que «ce beau métier», comme disait mon père, disparaisse avec la crise.»

L’horloger s’était lancé une année plus tôt, en 1975, dans un petit atelier à deux arrêts de train de Fleurier, à Couvet où il a vu le jour et grandi. Ce village-ci battait au rythme des machines à tricoter Dubied, où ses parents venus d’Italie s’étaient rencontrés. Au temps de sa gloire, l’usine a employé jusqu’à 2000 personnes. Mais le paquebot du Val-de-Travers est aussi en train de sombrer. En 1976, l’usine est en grève. C’est la débâcle de trop, qui «cimente la décision» de Michel Parmigiani.

Devant cet horizon sans avenir, il se tourne vers la restauration de pièces anciennes d’exception. Posant ainsi sans le savoir les fondations de tout ce qui va faire de Fleurier le fleuron qu’il est aujourd’hui: un lieu plus porté par l’artisanat exclusif et la culture horlogère, que l’industrie et le grand commerce. En 2026, ce positionnement luxe paraît logique. En 1976, c’était un pari fou: «Il fallait être gonflé pour se mettre à son compte dans un endroit où il n’y avait plus de réseau.»

C’est un collectionneur bâlois qui validera son choix: «Je fréquentais les ventes aux enchères à Genève. Il m’a repéré à la manière dont j’auscultais les pièces.» La qualité de ses travaux parle pour lui. L’adresse est bientôt connue jusqu’à Washington. Dès 1977, en plus des restaurations, il commence à réaliser des pièces uniques pour Breguet, Piaget, Tiffany, Vacheron Constantin et d’autres. L’atelier grandit. Les premiers collaborateurs sont embauchés, dont Charles Meylan, qui avait été formateur de Michel Parmigiani.

L’année 1980 est un jalon: l’horloger devient restaurateur officiel de la collection de la Fondation de famille Sandoz. La relation ne s’est jamais rompue et débouchera sur la construction ex nihilo d’un pôle industriel de premier plan, dont Fleurier est resté l’épicentre.

«Nobel» de l’horlogerie

Le grand tournant ne surviendra qu’une décennie plus tard. Le petit atelier devient la société Parmigiani Mesure et Art du Temps en 1990. Avec «quelques astuces d’anciens», son talent et «l’humilité devant ce qui avait été fait avant», il redonne vie à «des pièces mortes», dont la célèbre pendule Sympathique de Breguet du Musée Patek Philippe. Ses mains d’or lui valent le Prix Gaïa en 1995 – le «Nobel» de l’horlogerie. Son entreprise est alors une ruche de plus de 50 collaborateurs. Un véritable incubateur de talents, dont beaucoup occupent aujourd’hui l’avant-scène – dont Kari Voutilainen. Entre deux mandats, un chantier spécial a été ouvert en partenariat avec Karl-Friedrich Scheufele, coprésident de Chopard: un calibre maison nommé ASP 94 (pour Association Scheufele Parmigiani 1994), qui servira de base à la future manufacture de Chopard à Fleurier.

Quelques-uns des prix remportés par Michel Parmigiani au cours de sa carrière. — © Noé Cotter pour le magazine T
Quelques-uns des prix remportés par Michel Parmigiani au cours de sa carrière. — © Noé Cotter pour le magazine T

L’année charnière, 1996, arrive enfin. La Fondation de famille Sandoz, dirigée alors par Pierre Landolt, et Michel Parmigiani créent la marque Parmigiani Fleurier. De son côté, Chopard inaugure sa manufacture L.U.C (hommage au fondateur Louis-Ulysse) et sort son premier modèle manufacture en 1997 – qui sera consacré dans la foulée «Montre de l’année» par les magazines Uhrenwelt et Montres Passion (supplément horlogerie de L’Hebdo).

Karl-Friedrich Scheufele rappelle le contexte: «J’étais persuadé qu’il fallait lancer une manufacture de mouvements pour se positionner sérieusement sur la montre masculine. J’avais connu Michel Parmigiani à travers la restauration et nous avions décidé de faire nos premiers pas dans la montre contemporaine ensemble.»

Chopard aurait pu rester à Meyrin, où elle a son siège. Le choix de Fleurier «n’était pas évident», il s’impose tout de même. L’idée de raviver ce terroir horloger éteint est un argument important, mais sortir de Genève permettait surtout de garder l’opération secrète. Au milieu des années 1990, monter sa propre structure de production de mouvements n’était pas seulement précurseur, c’était risqué: ETA (Swatch Group) était la seule source d’approvisionnement et pouvait couper les livraisons à tout moment.

Humble et ambitieux

D’autant que tout ne s’est pas fait en une nuit. «A l’époque, je n’ai pas réalisé dans quoi je m’engageais», convient Karl-Friedrich Scheufele. Il confie les clés du projet à Daniel Bolognesi. L’horloger est déjà passé chez Chopard. Il y revient en 1995 – en même temps qu’un certain Jean-Frédéric Dufour, actuel dirigeant de Rolex – après avoir été prototypiste chez Patek Philippe et enseignant à l’Ecole d’horlogerie de Genève. Sa mission est de rendre industrialisable le calibre «très horloger» développé avec Michel Parmigiani, qui sera achevé sous le nom «L.U.C 1.96».

Lire aussi: Jean-Frédéric Dufour, dirigeant de Rolex, a défendu à Dubaï les couleurs d’une horlogerie attractive pour les talents

Il trouve de la place dans l’ancien bâtiment de la Fabrique d’ébauches de Fleurier, occupé par des locataires bigarrés – dont l’Eglise évangélique de réveil, ça ne s’invente pas. En septembre 1995, il est seul avec un ingénieur devant une halle vide. Il tient les plans techniques du calibre dans la main, avec l’objectif de sortir l’année suivante la pièce finie dûment homologuée et certifiée, car l’objectif est de se positionner tout de suite sur le haut de gamme. Trente ans plus tard, les deux sites Chopard de Fleurier comptent 260 collaborateurs, et 15 familles de calibres ont été produites, déclinées en plus de 150 variantes.

Chopard a ouvert sa manufacture de Fleurier en 1996. — © Noé Cotter pour le magazine T
Chopard a ouvert sa manufacture de Fleurier en 1996. — © Noé Cotter pour le magazine T

Karl-Friedrich Scheufele doit fouiller sa mémoire pour se remémorer l’inauguration en 1996: «Je ne m’en souviens pas vraiment, mais je n’ai sûrement pas imaginé à l’époque que nous présenterions un jour une montre comme la grande sonnerie [la complexité ultime pour les horlogers, dont Chopard a présenté sa version en fin d’année dernière, ndlr]. Nous avons avancé par étapes et nous n’en avons pas brûlé entre deux, à la fois humble et ambitieux.»

Daniel Bolognesi a quant à lui gardé bien en tête ses débuts d’horloger de Genève dans le Val-de-Travers: «Nous sommes partis la fleur au fusil!» Mais tout n’a pas été rose, car dans la vallée de l’absinthe, les pièces rapportées passent vite pour des bleus. La première difficulté a été de faire venir du monde: «Personne ne voulait monter à Fleurier.» La seconde a été de se faire accepter. L’émissaire de Meyrin a compris que c’était gagné le jour où quelqu’un lui glissa: «Pour un Genevois, t’es pas si c…!»

Lire aussi: Karl-Friedrich Scheufele: «Réussir sur une génération, c’est une chose. Sur trois, c’est une autre affaire.»

«L’intelligence de la main»

La visite de la manufacture est un récit en soi. Dans chaque salle, il y a des histoires dans les histoires. Le passé industriel du vallon est gravé dans la pierre. Derrière les établis, on bâtit l’avenir, par petites touches, décoration, émail, gravure, marqueterie de paille. Dans la cellule de certification «Qualité Fleurier», le «Fleuritest» simule les brutalités qu’une montre subit lors d’une journée banale. Dans la salle de formation, des apprentis préparent leur montre école. Dans l’atelier «Tradition», des horlogers accomplis réapprennent à travailler sans assistance informatique.

En trente ans, des dizaines de métiers ont été intégrés et les nombreux ateliers couvrent tous les besoins de Chopard. De l’horlogerie haut de gamme. — © Noé Cotter pour le magazine T
En trente ans, des dizaines de métiers ont été intégrés et les nombreux ateliers couvrent tous les besoins de Chopard. De l’horlogerie haut de gamme. — © Noé Cotter pour le magazine T

C’est d’ailleurs ainsi que Michel Parmigiani a commencé, à une époque où l’horloger ne pouvait compter que sur «l’intelligence de la main». A 76 ans, parkinson lui a volé sa dextérité, mais pas les siècles d’horlogerie que ses doigts lui ont appris. Ses récits ont une précision moléculaire: comment il a réussi à blanchir un cadran Breguet, terminer un pivot en cône, sauver une extra-plate Brandt après 1800 heures de travail. Et comment, avec ses pièces uniques et les montres qui portent son nom, il s’est efforcé «de créer une dualité entre l’ancien et le contemporain». Dans son esprit, l’horlogerie est avant tout un art. La quête du succès commercial vient bien après, comme un hypothétique et heureux hasard. C’est avec cet engrais qu’il a fertilisé Fleurier.

Lire également: Guido Terreni, dirigeant des montres Parmigiani Fleurier: «En trois ans nous sommes passés de la pire année à la meilleure.»

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