ANALYSE. Les résultats de deux enquêtes confirment que ce concept né au XXe siècle ne recouvre plus la réalité des Suisses. Continuer à entretenir le mythe d’une population homogène, unie dans un même niveau de vie, est risqué politiquement
Avis aux intelligences humaines amatrices de beaux mots: il faut de toute urgence rebaptiser celle que l’on désigne depuis des décennies comme la classe moyenne. La renommer ou plutôt la diviser, en tout cas en deux. Une recommandation que chuchotait d’ailleurs cette semaine entre ses lignes l’Office fédéral de la statistique (OFS) dans ses dernières enquêtes sur le budget des ménages ainsi que sur les revenus et les conditions de vie.
Datées respectivement de 2023 et de 2024, ces données livrent des enseignements qui n’ont probablement pas pris une ride en deux ans, nous apprenant notamment que «les difficultés financières touchent également la classe moyenne».
Mais de qui parle-t-on? «De toutes les personnes qui vivent dans un ménage dont le revenu brut équivalent est compris entre 70% et 150% de la médiane de l’année considérée», répond l’OFS. Traduite en 2023, cette définition concernait 55,2% de la population, soit des ménages disposant de revenus mensuels bruts allant de 4228 francs (ménage à une personne) à 19 028 francs (pour un foyer de 4 personnes), un spectre si large que mêler les réalités des uns et des autres revient à comparer des pommes et des poires.
Pour aller plus loin
Recherche désespérément classe moyenne
Près de 8 Suisses sur 10 estiment appartenir à la classe moyenne. Une définition controversée car cette frange de la population, très convoitée dans le discours politique, présente en fait des visages différents à découvrir dans notre série.
Les statisticiens de la Confédération en sont bien conscients, raison pour laquelle ils recommandent rapidement dans leur prose de couper cet ensemble en deux sous-ensembles qui représentent 25,6% de la population pour la classe moyenne dite inférieure et 29,5% pour celle qui est qualifiée de supérieure. En 2023, la frontière entre les deux sous-groupes se situait à un revenu mensuel brut de 6041 francs (pour les personnes vivant seules) et de 12 685 francs (pour les couples vivant avec deux enfants de moins de 14 ans).
Malgré ses limites, l’opération permet déjà d’appréhender le quotidien de la population d’une manière un peu plus fine et de savoir que 10,5% de la classe moyenne inférieure est confronté à des frais de logement représentant plus de 40% du revenu disponible de son ménage. La part correspondante ne s’élevait qu’à 3,5% pour la classe moyenne supérieure. De la même manière, en 2024, une personne sur quatre vivait dans un ménage ne pouvant pas faire face à une dépense inattendue de 2500 francs dans la classe moyenne inférieure, contre 10,9% des individus de l’autre catégorie.
Ces nuances sont loin d’être anecdotiques, comme Le Temps le soulignait l’automne dernier dans une série d’articles consacrés à la question. Une opération qui a ouvert le débat avec des prises de position pour le moins désarmantes. «Nos propres analyses de micro-données montrent qu’entre 1990 et 2020, les ménages des classes populaires n’ont enregistré que de faibles gains, proches de la stagnation, tandis que les classes moyennes et surtout moyennes supérieures ont obtenu des gains plus robustes, en Suisse comme en Allemagne et aux Etats-Unis», réagissait le sociologue Daniel Oesch dans une tribune baptisée «Le mythe suisse de la classe moyenne».
«Le sentiment d’érosion que connaît la classe moyenne ne résiste pas à l’analyse», rétorquait, toujours dans nos pages, Marco Taddei, responsable Suisse romande de l’Union patronale Suisse, relevant que «les salariés qui en font partie ont vu leur rémunération augmenter de 15,4% ces quinze dernières années».
Qui dit faux, qui dit vrai? Aucun des deux ne ment, confirment les nouvelles données livrées par l’OFS. Cette définition trop large permet à chacun de faire sa propre lecture de ces résultats puisqu’un découplage s’est opéré au fil du temps au sein de la classe moyenne.
Il est grand temps que les linguistes et les élus en prennent acte afin d’appliquer les bons remèdes aux bonnes personnes et d’éviter, dans certains cas, une coûteuse politique de l’arrosoir.
Malheureusement, en marketing politique, parler de classe populaire et de classe aisée est moins pratique qu’évoquer une trompeuse mais nombreuse classe «moyenne». Un adjectif qui, s’il n’est pas renouvelé, continuera d’ouvrir la porte à toutes sortes d’analyses et d’interprétations biaisées voire erronées. Pire encore, il risque fort de nourrir la frustration des citoyens qui sont inclus dedans d’un point de vue statistique et ont pourtant l’impression de tirer le diable par la queue.