
Après plusieurs années d’amélioration, la trajectoire financière du canton risque de s’inverser. L’agence de notation Standard and Poor’s a dégradé la perspective associée à la note AA en raison de la progression inédite des dépenses. Un avertissement à ne pas sous-estimer, estime le Conseil d'Etat
Pour la première fois depuis le cycle amorcé en 2022, la trajectoire de la notation cantonale prend une tournure défavorable. Si Genève conserve sa note AA auprès de l’agence américaine de notation Standard & Poor's (S & P), celle-ci a toutefois abaissé la perspective qui l’accompagne de «stable» à «négative», a indiqué lundi le Département des finances, alors que le gouvernement doit présenter un plan d’économies d’ici à fin juin. Un changement qui, sans constituer une dégradation immédiate, ouvre la possibilité d’un abaissement de la note dans les deux prochaines années.
«La révision de la perspective par Standard & Poor’s constitue un signal que nous devons prendre très au sérieux, susceptible de péjorer la capacité d’emprunter de l’Etat et d’augmenter les coûts des intérêts, indique au Temps la ministre des Finances Nathalie Fontanet. Il confirme la nécessité d’agir dès maintenant pour mieux maîtriser l’évolution des charges de l’Etat.»
Depuis quelques années, le riche canton de Genève fait face à une explosion de ses charges. La progression des recettes fiscales, elle, s’essouffle après les exercices exceptionnels de 2022 et 2023, dopés par les bénéfices mirobolants enregistrés dans le négoce de matières premières.
Des dépenses non maîtrisées
Au cœur des inquiétudes de S & P figure la croissance non maîtrisée des dépenses de l’Etat. L’agence estime que la capacité du canton à dégager une épargne destinée à financer ses investissements et à réduire sa dette s’est considérablement affaiblie. Alors que l’épargne brute représentait encore 16,5% des recettes de fonctionnement en 2023, elle n’était déjà plus que de 4,1% en 2025. Selon les projections de l’agence, elle devrait tomber à 3,9% en moyenne entre 2026 et 2028.
Plusieurs facteurs alimentent cette dégradation. Les dépenses sociales continuent d’augmenter, tout comme la contribution genevoise à la péréquation financière intercantonale, en raison des recettes fiscales exceptionnelles de la période 2022‑2023. A partir de 2028, la réforme du financement uniforme des prestations ambulatoires et stationnaires (EFAS) devrait également accroître les charges de santé supportées par les cantons.
Des recettes plus incertaines
Du côté des revenus, les perspectives apparaissent également plus volatiles. S & P souligne que le contexte géopolitique, marqué par les tensions au Moyen-Orient, accroît les incertitudes sur l’évolution des recettes fiscales. Le conflit en Iran et la hausse des prix de l’énergie pourraient peser sur la demande mondiale de biens suisses et sur la consommation intérieure.
A court terme, Genève pourrait certes profiter d’un surcroît de revenus. Les entreprises du négoce, qui pèsent près de 40% de l’impôt sur le bénéfice, pourraient en effet afficher des performances exceptionnelles cette année. Mais Standard & Poor’s anticipe un retour à la normale par la suite.
La note AA de Genève la place déjà un échelon en dessous des cantons suisses les mieux notés, comme Zurich, Vaud, Bâle-Ville, Saint-Gall ou Soleure, qui bénéficient tous du triple A. L’agence rappelle également que le niveau d’endettement genevois est élevé en comparaison avec les autres cantons. Avec une dette de 11,3 milliards de francs à fin 2025, Genève reste le canton le plus endetté de Suisse.
Un rapport explosif
Face à ces pressions financières, le Conseil d'Etat a présenté un ensemble de mesures d’économies d’environ 500 millions de francs à l’horizon 2029. Un groupe de travail indépendant mandaté par le canton a également identifié un potentiel d’efficience comparable.
Menée par l’ancien président de la Cour des comptes Stanislas Zuin, l’équipe a recensé 58 mesures représentant un potentiel de 533 millions de francs pour 2027-2029. Ce catalogue, qui touche départements, communes, services publics, fonctionnaires et usagers, suscite déjà de fortes tensions. Autant de propositions parmi lesquelles il s’agira de trancher.
Pour Standard and Poor’s, tout l’enjeu réside désormais dans la mise en œuvre effective de ces mesures, un test décisif qui devra franchir les étapes du parlement, des communes et, le cas échéant, du référendum populaire. Dans son communiqué, le Département des finances «appelle l’ensemble des acteurs institutionnels à prendre la mesure de cet avertissement».