
Rien ne prédestinait le cofondateur de BlackRock et le vice-président de ROCHE à coprésider le WEF, repris en pleine tempête. Portraits croisés de deux personnalités bien connues dans les milieux économiques, mais moins du grand public
«Nous nous rencontrons lorsque nous sommes tous les deux dans la même région
et échangeons également beaucoup d’autres informations. Nous avons une
vision commune pour le WEF […]». Voici comment André Hoffmann, vice-président du groupe ROCHE, a décrit cette semaine dans la Handelszeitung sa relation avec Larry Fink, cofondateur et président de BlackRock, numéro un mondial de la gestion d’actifs.
Les deux hommes coprésident depuis l’automne dernier ad interim le conseil de fondation du Forum économique mondial (WEF), qui tient, de lundi à vendredi, sa réunion annuelle à Davos. Aux côtés du président exécutif Borge Brende, c’est à eux qu’il incombe de tourner la page Klaus Schwab. Le père fondateur de l’événement a été poussé l’an dernier à la démission sur fond d’accusations de mauvaise gouvernance, dont il a été blanchi par une enquête interne.
Le milliardaire écologiste suisse et le self-made-man californien devenu une figure messianique de la finance à Wall Street. Un tandem inattendu formé par le destin. Le duo a passé son premier test en attirant cette année à Davos, pour un rendez-vous placé sous le signe de l’«esprit du dialogue», six des sept dirigeants du G7. L’an dernier, seul le chancelier allemand Olaf Scholz avait fait le déplacement.
Une perte de 100 millions de dollars
Bien qu’il ait dans le passé déclaré, selon The Economist, que se rendre à Davos était une «perte de temps», Laurence D. Fink faisait aussi partie des intervenants de l’édition 2025. Dans un panel consacré à l’évolution de l’économie mondiale, celui dont la lettre annuelle aux CEO est attendue chaque printemps avec impatience par les investisseurs a jugé «que le pessimisme manifesté envers l’Europe était excessif et que l’heure était peut-être venue d’y investir à nouveau». Très impliqué depuis 2022 dans la préparation de la reconstruction de l’Ukraine, l’homme, pourtant d’obédience démocrate, a participé en décembre à des discussions sur le sujet avec le secrétaire d’Etat américain Scott Bessent et le gendre de Donald Trump, Jared Kushner.
Il n’est assurément pas étranger à la venue, cette année à Davos, de l’impressionnante délégation américaine formée de politiciens et d’hommes d’affaires, conduite – sauf changement de dernière minute – par Donald Trump. Le républicain, qui sera présent pour la troisième fois au WEF en tant que président, a une relation ambiguë avec l’événement puisqu’il a souvent dénoncé avec virulence son orientation qualifiée de «wokiste», une étiquette dont les organisateurs du Forum semblent d’ailleurs chercher à se débarrasser.
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Marche arrière sur l’investissement ESG
Le patron de BlackRock a lui aussi essuyé les foudres des conservateurs américains pour avoir prôné une finance durable à la fin des années 2010. Une thématique à laquelle il avait porté peu d’intérêt durant les trente années précédentes, théâtres de l’incroyable essor de sa start-up financière fondée en 1988. Star de la banque d’investissement First Boston (rachetée en ensuite par feu Credit Suisse), celui qui a fait ses débuts dans l’investissement immobilier avait subi un cuisant revers entraînant la perte de 100 millions. Cet échec dû à une mauvaise anticipation de l’évolution des taux d’intérêt va le sensibiliser à l’importance de la gestion des risques. Un élément clé dans le développement et le succès de BlackRock.
La plateforme d’analyse développée sera notamment utilisée par l’administration américaine durant la grande crise financière de 2008 pour évaluer et faire gérer les actifs toxiques. Entrée en bourse en 1999, la société d’investissement va sortir renforcée de cette période, en mettant notamment la main sur BARCLAYS Global Investors. Pour des caisses de pension et d’autres acteurs institutionnels, elle gère des actifs pour un montant d'environ 14 000 milliards de dollars.
Victime de violentes attaques personnelles mais aussi d’actions en justice visant sa société dans des Etats républicains opposés à l’investissement ESG (environnement, société et gouvernance), Larry Fink a adopté dès 2022 un profil bas sur le sujet, ce qui contribué à sonner le glas, aux Etats-Unis, de l’engouement pour un capitalisme plus responsable.
L’«activiste de service»
André Hoffmann n’a, lui, pas renié ses convictions et son aspiration à une économie empreinte de durabilité. Ce qui risque d’ailleurs de l’amener à jouer les équilibristes durant la semaine à venir. Le vice-président du groupe pharmaceutique ROCHE – fondé par son arrière-grand-père, Fritz Hoffmann-La Roche, en 1894 – a publié en 2025 avec Peter Vanham «Pour une prospérité durable». Dans cet ouvrage, le philanthrope de 67 ans plaide pour des entreprises intégrant les principes de bonne gouvernance et prenant en compte leurs impacts sur l’environnement et la société. En 2020, le Bâlois d’origine établi à Vaux-sur-Morges (VD) indiquait d’ailleurs dans Le Temps avoir rejoint le Forum économique mondial parce que «l’agenda de la révolution industrielle 4.0 mis sur la table par le WEF évitait un peu le sujet de l’environnement».
Sa fortune, estimée il y a 1 an à 7,7 milliards de francs par Bloomberg, fait inévitablement passer ce grand amateur de viticulture pour un «écologiste de salon» auprès de ses détracteurs. De son propre aveu, les milieux économiques ont à l’inverse longtemps vu cet économiste passé par l’Université de Saint-Gall et l’Institut européen d’administration des affaires comme l’«activiste de service». Toujours est-il qu’il continue à militer pour une réorientation du capitalisme, une sorte de libéralisme humaniste qui paraît plus compromis que jamais avec le retour de Donald Trump au pouvoir.
Interpellé d’ailleurs par les journalistes de la Handelszeitung sur l’incompatibilité de la présence à Davos du président américain avec l’esprit de dialogue que les organisateurs du WEF souhaitent mettre en avant cette année, André Hoffmann a fait preuve d’une prudence de Sioux. L’ancien président du WWF a estimé qu’un «WEF sans représentants américains n’avait aucun sens». Il n’a en revanche pas répondu à la question de savoir qui accueillerait l’ancien magnat de l’immobilier, qu’il a jadis qualifié de «vieil homme corrompu». Il y a fort à parier que quoi qu’il en soit, s’ils se serrent la main la semaine prochaine, les deux hommes ne parleront pas durabilité.