
A la recherche de rendement et de diversification, les institutions de prévoyance s’intéressent de plus en plus aux marchés privés. Des investissements complexes, qui exigent une vision de long terme et une gestion rigoureuse des risques
A l’approche du Forum des investisseurs institutionnels 2026 (FII), qui se tiendra le 6 mai au Musée olympique de Lausanne, les investisseurs institutionnels s’interrogent sur l’évolution de leurs allocations. Parmi les thèmes centraux figure la place croissante des marchés privés dans les portefeuilles des caisses de pension.
Pour en comprendre les enjeux, Martin Roth, président de l’Association suisse des institutions de prévoyance (ASIP) et directeur de la caisse de pension de Manor, décrypte le phénomène. Diversification, rendement, contraintes réglementaires ou encore horizon d’investissement; il détaille et analyse les opportunités et les défis que représentent ces classes d’actifs pour les institutions de prévoyance. Martin Roth fera d’ailleurs partie des principaux intervenants du prochain FII. Interview.
Les marchés privés occupent aujourd’hui une place croissante dans les portefeuilles institutionnels. Comment cette évolution s’est-elle opérée dans les allocations des caisses de pension suisses ces dernières années?
Martin Roth: On observe effectivement un intérêt croissant des caisses de pension pour les marchés privés. Cette catégorie recouvre notamment le private equity, les placements en infrastructure, la dette privée, voire l’immobilier global non coté. Depuis plusieurs années, de plus en plus d’institutions de prévoyance intègrent ces actifs dans leur allocation stratégique, en complément aux placements traditionnels. Cette évolution s’inscrit dans une recherche de diversification et dans la volonté d’explorer de nouvelles sources de rendement.
Qu’apportent concrètement les marchés privés aux institutions de prévoyance en matière de diversification, de rendement et de gestion du risque par rapport aux autres classes d’actifs?
Ces investissements peuvent offrir un potentiel de rendement supérieur, tout en contribuant à diversifier les portefeuilles. Dans un environnement marqué par des taux d’intérêt longtemps très faibles en Suisse, les caisses de pension ont cherché à compléter leurs stratégies traditionnelles. Les marchés privés peuvent ainsi apporter une composante supplémentaire dans l’équilibre global des portefeuilles. Bien sûr, cette diversification doit être analysée avec prudence, mais elle peut s’avérer pertinente dans une perspective de long terme.
Ces investissements sont parfois questionnés pour leur manque de liquidité ou leurs coûts élevés. Comment les caisses de pension doivent-elles arbitrer entre ces avantages et ces contraintes?
Il faut reconnaître que les marchés privés ne sont pas des classes d’actifs simples. Ils exigent une analyse approfondie (due diligence) et une bonne compréhension des risques. Les coûts sont généralement plus élevés que ceux des placements traditionnels et la liquidité s’avère plus limitée. Les investissements se font souvent sur des horizons plus longs, généralement d’au moins dix ans. Les caisses de pension doivent donc intégrer ces paramètres dans leur stratégie globale et veiller à maintenir un niveau de liquidité suffisant pour honorer leurs engagements. Il existe, certes, un marché secondaire permettant de céder certaines positions, mais ces actifs restent par nature moins liquides. On peut d’ailleurs faire un parallèle avec l’immobilier: un immeuble non plus ne se vend pas du jour au lendemain. En revanche, certaines catégories, comme les infrastructures, présentent une logique particulièrement cohérente avec les besoins sociétaux. Les projets d’infrastructures génèrent souvent des flux de trésorerie réguliers, ce qui peut correspondre assez bien aux engagements de paiement des rentes sur le long terme.
Les institutions sont particulièrement attentives à la perception publique de leurs décisions d’investissement
Martin Roth, président de l’ASIP et directeur de la caisse de pension de ManorLa Suisse se distingue-t-elle dans son approche des marchés privés par rapport à d’autres systèmes de prévoyance, comme au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Allemagne ou aux Etats-Unis?
La Suisse reste globalement plus conservatrice. Les caisses de pension helvétiques investissent en moyenne autour de 5,5% de leur portefeuille dans les marchés privés. Dans certains pays, comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni, cette proportion est souvent plus élevée. Cela tient en partie à une culture d’investissement plus prudente, mais aussi à des considérations de réputation et de gouvernance. Les institutions sont particulièrement attentives à la perception publique de leurs décisions d’investissement. En cas de pertes importantes sur des placements risqués, la réaction médiatique peut être forte. Cela dit, certains investissements – notamment dans les infrastructures ou les énergies renouvelables – peuvent également être perçus de manière positive, notamment sous l’angle des critères ESG.
Du point de vue de la gouvernance et de la réglementation, les caisses de pension suisses disposent-elles aujourd’hui du cadre et des compétences nécessaires pour investir efficacement dans ces actifs complexes?
Le cadre réglementaire fixe déjà certaines limites. Par exemple, les investissements dans les infrastructures sont plafonnés à 10%. Par ailleurs, de nombreuses institutions s’appuient sur des consultants ou des gestionnaires spécialisés pour définir leur stratégie. L’offre sur le marché est très variée: certaines grandes caisses peuvent investir directement dans des projets, tandis que d’autres participent à travers des fonds ou des véhicules d’investissement nécessitant moins de capital. Toutefois, il est évident que ces investissements impliquent une surveillance accrue et une complexité plus importante, tant du point de vue réglementaire que du suivi opérationnel.
A plus long terme, quelle place les marchés privés pourraient-ils occuper dans les allocations des caisses de pension suisses?
Les marchés privés font déjà partie du paysage d’investissement des caisses de pension et ils devraient y occuper une place croissante à terme. Comme dans toute classe d’actifs, il existe des cycles de surperformance et de sous-performance. Le timing d’entrée ou de sortie est particulièrement difficile à déterminer. Ces investissements doivent donc être envisagés dans une logique d’engagement sur le long terme. On observe actuellement un certain attentisme, certains acteurs évoquant même une période de tension dans les marchés privés. Dans ce contexte, les institutions peuvent hésiter à augmenter leur exposition. Mais sur le long terme, ces actifs resteront probablement une composante importante des portefeuilles.
L’ASIP se préoccupe-t-elle particulièrement de cette thématique ou accompagne-t-elle ses membres sur ces questions?
L’ASIP adopte une position neutre vis-à-vis des différentes classes d’actifs. Son rôle n’est pas de recommander tel ou tel type d’investissement. Chaque caisse de pension dispose de son propre conseil de fondation et définit sa stratégie en fonction de ses objectifs, de sa structure et de son profil de risque.
Observe-t-on des différences entre caisses publiques et caisses privées dans l’approche des marchés privés?
Les caisses privées ont souvent été un peu plus ouvertes à ces investissements. Certaines y sont présentes depuis plusieurs décennies. Les caisses publiques, quant à elles, montrent aujourd’hui un intérêt croissant, notamment pour les infrastructures.
La taille des institutions joue également un rôle. Les plus grandes disposent souvent de davantage de ressources et d’expertise pour accéder à ces marchés. L’environnement de taux très bas qui a prévalu pendant plusieurs années a aussi encouragé les institutions à explorer d’autres classes d’actifs pour atteindre leurs objectifs de rendement.
La récente tourmente touchant certains acteurs des marchés privés constitue-t-elle une source d’inquiétude?
Les difficultés rencontrées par certains acteurs, notamment dans le domaine de la dette privée, incitent effectivement les investisseurs à s’interroger. Toutefois, les institutions de prévoyance disposent souvent d’une expérience accumulée sur plusieurs cycles économiques. L’essentiel consiste à conserver une vision sur le long terme. Les marchés privés nécessitent un engagement durable et il est très difficile d’anticiper précisément le moment idéal pour y entrer ou en sortir. Comme souvent en matière d’investissement, la discipline et la constance restent des éléments clés.