Source : LeTemps.ch (il y a 36 jour(s) ) Avec des dépenses supérieures de 46% à celles des hommes, les collectionneuses s’imposent comme des figures incontournables du marché de l’artLes acquisitions faites par des femmes sont un reflet de l’émancipation, transformant les collections d’art en un puissant levier d’expression et de pouvoir économique Collectionneuse d’art aborigène depuis une vingtaine d’années, Bérengère Primat est une passionnée. Son aventure commence en 2007, lorsque cette Française alors établie à Genève part vivre avec ses enfants à Alice Springs, en Australie. Elle devient proche de la communauté d’artistes aborigènes qui l’entoure, au point que certains viennent créer chez elle, en présence de sa famille. «Il s’agissait de performances artistiques. Comme je ne pouvais pas prendre de photos, j’achetais les œuvres en tant que souvenirs de moments passés avec mes enfants. J’ai créé un album de tableaux en quelque sorte.» En 2018, Bérengère Primat inaugure la Fondation Opale à Lens (VS) pour promouvoir l’art aborigène contemporain en Europe. Aujourd’hui, sa collection compte plus de 1900 œuvres et représente l’un des fonds d’art aborigène les plus importants en mains privées. Ces dernières années, elle a dépensé davantage, car la cote des artistes aborigènes a augmenté, son acquisition la plus récente étant une œuvre d’Archie Moore, lauréat du Lion d’or de la meilleure participation nationale à la Biennale de Venise 2024. Bien que sa démarche soit unique, Bérengère Primat est loin d’être la seule femme active sur le marché de l’art. En octobre dernier, l’enquête «Global Collecting 2025» d’Art Basel et UBS – sorte de baromètre annuel du marché mondial – révélait que les dépenses de la gent féminine dépassent de 46% celles des hommes, pour un même nombre de transactions. Sur les dix marchés analysés dans le rapport, c’est en Chine, au Japon, en Allemagne et en Suisse que le pourcentage de dépenses féminines est le plus élevé. Lire aussi: La Fondation Pierre Arnaud, devenue Opale, dévoile ses nouveaux contours Cela dit, le profil étudié est bien particulier puisqu’il s’agit des high-net-worth individuals, ces personnes disposant d’au moins 1 million de dollars [environ 780 000 francs] d’actifs «investissables». Ce pourcentage élevé n’a pas manqué de soulever des questions sur les raisons de cette augmentation. D’abord, est-ce nouveau? Pas tout à fait. Comme l’explique l’autrice du rapport, l’économiste irlandaise Clare McAndrew, l’impact économique des femmes sur le marché était déjà significatif de 2017 à 2019, avec une moyenne plus élevée en termes de dépenses. Mais c’est en 2024 que l’écart entre les deux sexes s’est creusé, les dépenses féminines moyennes atteignant 519 960 dollars [environ 410 000 francs]. Cette différence s’explique par des dépenses considérables en beaux-arts par les collectionneuses avec une moyenne de 178 240 dollars [environ 140 000 francs], contre 128 590 dollars [environ 100 000 francs] pour les hommes. Visibilité et engagementComment expliquer cette évolution? Pour Nicolas Galley, directeur du master exécutif en études du marché de l’art à l’Université de Zurich, «le marché de l’art a beaucoup évolué au cours des quinze dernières années et la visibilité donnée aux femmes collectionneuses a été corrigée. Si dans les années 1990 et 2000, on parlait de couples de collectionneurs puissants, on négligeait le fait que la force agissante était en réalité la femme». Bérengère Primat partage ce constat: «Nous sommes à une époque où l’on se marie moins et la notion de couple a changé. Avant, on parlait de couple et la femme était invisibilisée.»
Cela n’a pas empêché d’avoir en Suisse une tradition de femmes engagées sur le marché, comme Hedy Hahnloser-Bühler (1873-1952) avec la Villa Flora à Winterthour ou Maja Hoffmann avec LUMA Arles, un campus créatif dédié à l’art contemporain. A l’international, notamment en Asie, beaucoup de grandes collectionneuses sont également actives sur le marché de l’art de façon dynamique, comme Marisa Chearavanont, discrète philanthrope à l’origine de la Bangkok Kunsthalle et de la Khao Yai Art Forest, musée en plein air situé à trois heures de la capitale thaïlandaise. Nicolas Galley souligne également un certain militantisme dans les pays asiatiques, où les femmes sont souvent plus riches que les hommes, ce qui expliquerait que la Chine soit le premier pays où les dépenses féminines sont plus élevées que celles des hommes. Un autre changement structurel a influencé les comportements d’achat: depuis un peu plus d’une dizaine d’années, les galeries et autres marchands d’art mettent davantage en avant les artistes femmes. Notamment parce qu’ils ont redécouvert des successions d’artistes largement passées sous le radar du marché. Pour ces acteurs commerciaux, ces patrimoines représentent de juteuses promesses marchandes, mais aussi un moyen d’offrir une reconnaissance qui a longuement fait défaut dans la carrière de ces femmes. Selon une jeune collectionneuse genevoise préférant garder l’anonymat, ce revirement a généré une importante vague d’achats féminine (en guise de soutien), mais également une montée des prix sur le marché! De même, Marina Olsen, cofondatrice de la galerie zurichoise Karma International, constate l’engouement croissant des collectionneuses depuis une vingtaine d’années pour d’ambitieux projets (comme le Muzeum Susch que l’avocate et femme d’affaires Grażyna Kulczyk a inauguré en 2019 en Engadine) visant à remettre en question le canon et à plaider pour une meilleure représentation des artistes femmes à travers l’histoire. Galeriste et collectionneuse vaudoise depuis ses 22 ans, Fabienne Levy confirme que la composante culturelle et identitaire joue un rôle primordial chez ses clientes. Même son de cloche du côté de Thea Montauti d’Harcourt Lyginos: «On se retrouve et se reconnaît dans les batailles évoquées par ces artistes, et cette connexion provoque un engagement certain.» Si cette Genevoise a commencé sa collection personnelle avec une œuvre du collectif Reena Spaulings en 2013, la poursuite de son engagement s’opère avec l’ouverture de la galerie L’Appartement à Genève en 2024. Globalement, elle constate au sein de sa clientèle que les femmes prennent les devants de manière visible et sont très impliquées dans l’histoire des œuvres qui les intéressent: «Il y a une sensibilité féminine et une profonde affinité créative avec les œuvres. L’achat traduit un vrai engagement et il ne s’arrête pas à la simple transaction financière.» Lire aussi: Karma International, des galeristes zurichoises au service de l’art Accroissement de richesseAujourd’hui, la nouvelle ampleur des collections d’art féminines montre non seulement le soutien symbolique aux artistes femmes, mais aussi la plus grande présence des femmes dans la croissance des richesses mondiales, selon Fabienne Levy. A ce titre, UBS relève que le nombre de femmes milliardaires a augmenté de 81%, passant de 190 à 344 entre 2015 et 2024. S’agissant principalement d’entrepreneuses, elles contrôlent ainsi 1700 milliards de dollars [environ 1335 milliards de francs] au niveau mondial sur la seule année 2024. L’historienne de l’art Julie Verlaine ne dit pas autre chose dans son ouvrage sur les femmes collectionneuses d’art et mécènes depuis 1880: «La démultiplication avérée des possibilités et des manières d’être collectionneuse d’art est l’effet et le reflet des transformations radicales de la condition féminine en Occident à la même époque. De génération en génération, on retrouve en creux, légèrement décalées et déformées mais dans l’ensemble fort fidèles, les grandes étapes de l’émancipation des femmes, sur le plan juridique, politique, puis économique et symbolique […].» S’il est désormais entendu que l’augmentation de la richesse des femmes est la résultante de leur intégration sur le marché du travail, de l’augmentation de leurs revenus et des progrès faits en matière d’éducation, il faut également prendre en compte le contexte actuel inédit de transfert de richesse intergénérationnel. On parle d’un passage d’environ 7,1 trillions de dollars [5,58 billions de francs] pour la génération suivante sur les vingt à trente prochaines années. «The Great Wealth Transfer» participe donc aussi à l’accroissement de la richesse des femmes, qui héritent d’actifs financiers mais aussi physiques comme les collections d’art (souvent importantes) de leurs parents. Les boomers remettent les clés de leurs entreprises, font souvent des donations anticipées et les millennials se retrouvent avec un accroissement patrimonial important. A cet héritage de richesse transmis de manière verticale vient parfois s’ajouter celui provenant de partenaires masculins ayant une espérance de vie plus courte. Si l’on considère que, d’ici à 2030, les femmes contrôleront près de 40% de la richesse financière mondiale, il y a fort à parier qu’elles ancreront durablement leur pouvoir d’achat sur le marché de l’art et que les collectionneuses amélioreront la représentativité et le rôle des femmes artistes dans l’histoire grâce à leur soutien. Lire aussi: Dans l’intérieur arty et pop de la galeriste Fabienne Levy
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