
En Suisse romande, la modélisation des informations du bâtiment (BIM) quitte progressivement le stade de l’innovation pour devenir un véritable outil de travail
Lors de sa 6e édition, le salon BIM DAY GVA, organisé à Palexpo début février, n’avait plus rien d’un rendez-vous confidentiel de spécialistes. Dans les allées fourmillantes, ingénieurs, architectes, collectivités publiques et développeurs immobiliers ont d’ailleurs moins débattu du «comment» que du «jusqu’où» le BIM (modélisation des informations du bâtiment) est appelé à évoluer. Car il ne s’agit plus seulement de modéliser les données d’un plan mais désormais d’optimiser, d’anticiper et de décider autrement les projets immobiliers.
De la maquette à la conception durable
Longtemps associé à la 3D, le BIM romand entre effectivement aujourd’hui dans une nouvelle dimension. «L’objectif est de pouvoir concevoir la maquette d’une villa par exemple en intégrant dès le départ les calculs énergétiques – que les exigences réglementaires croissantes nous imposent – avec les désirs de confort du client, tels que celui d’un maximum de lumière naturelle», décrit Dasaraden Mauree, responsable du groupe Décarbonisation et résilience climatique pour le cabinet WSP et chargé de cours à l’EPFL.
Des objectifs que tout oppose et qui obligent habituellement les ingénieurs à recommencer les calculs de nombreuses fois. «Nous avons donc développé une solution BIM qui permet d’effectuer des simulations simultanées plutôt que de traiter ces enjeux en séquence. Grâce à cet outil, un travail qui nécessitait auparavant 17 heures peut à présent être réalisé en 3h30», illustre-t-il. A Neuchâtel typiquement, sur un quartier visant 10 kg de CO2/m²/an et le label Minergie-P, l’équipe a ainsi réussi à réduire de 11% la surface vitrée initialement dessinée par l’architecte, tout en maintenant la qualité architecturale.
Genève, pionnière du permis en BIM
Et si la conception évolue, l’administration suit elle aussi le mouvement. A Genève, l’Etat a récemment ouvert la possibilité de déposer des demandes d’autorisation de construire en format BIM. Une initiative ambitieuse, encore en phase d’apprentissage. «En tant que pionnier de Suisse romande, le canton a vu grand. Loin d’être un gadget, son système de vérification est capable d’interroger automatiquement les maquettes numériques déposées en BIM afin de vérifier leur conformité à la loi (largeurs de passage, accès PMR, paramètres réglementaires…)», souligne Dylan Martins, cofondateur de la société de conseil Elitis. Là où un plan 2D exige une interprétation, la maquette numérique offre une lecture immersive et limite les ambiguïtés. A terme, l’espoir est surtout de réduire les allers-retours administratifs et ainsi d’accélérer les procédures.
La réalité du terrain reste toutefois encore prudente. A ce jour, seuls deux projets d’ampleur ont été officiellement déposés en BIM: la rénovation et la surélévation du siège des transports publics genevois (TPG) au Bachet et un étage de bureaux pour une organisation internationale. Pour le projet des TPG, déposé en ce début d’année, la préparation a été particulièrement dense, reconnaît le dirigeant d’Elitis, mandaté pour l’occasion. «La maquette, d’elle-même, ne parle pas. Elle doit être rigoureusement paramétrée pour que les contrôles automatiques fonctionnent», indique Dylan Martins. Concrètement, cela signifie des pages et des pages de paramètres à renseigner, une coordination étroite entre architectes, ingénieurs et BIM managers et une montée en compétences des équipes. «Si les maîtrises d’ouvrage se lancent bille en tête, le processus peut s’avérer très compliqué», prévient-il. D’après lui, le succès de cette initiative dépendra avant tout de l’accompagnement des maîtres d’ouvrage et de la pédagogie. «Il faut leur montrer la voie», insiste-t-il.
Un marché en phase de maturité
Fort heureusement, depuis 2021 et le premier salon BIM DAY GVA, la perception de cette technologie a profondément évolué. «Plus personne ne vient nous voir en disant: Qu’est-ce que le BIM?» scandent les professionnels du domaine. Les grands propriétaires publics ont engagé leur transition numérique. Les entreprises générales ont compris les gains d’efficacité et accélèrent la marche. Les régies, en revanche, restent quant à elles plus réservées. Pour Dylan Martins, le marché entre donc actuellement dans une phase de stabilisation. L’effet nouveauté s’est dissipé, le BIM devient une compétence structurée, exigeante, qui nécessite des équipes formées et expérimentées. Ceux qui ont investi dans la durée consolideront leur position, tandis que les autres risquent de décrocher…
De la conception à l’exploitation
Dernière évolution notable: le BIM ne s’arrête plus à la conception. A Thônex (GE), la commune a entrepris de modéliser progressivement ses 43 sites communaux depuis 2023 afin de moderniser la gestion de son patrimoine. Les concierges peuvent dès lors signaler des incidents via un QR code, générant près de 480 tickets par an et par responsable. La maquette devient de ce fait un outil de gestion quotidienne réellement utile. La prochaine étape? Exiger que les nouveaux bâtiments soient livrés avec des données directement exploitables. Autrement dit, passer d’un BIM de projet à un BIM patrimonial. Ce qui prouve une fois de plus qu’en Suisse romande le BIM n’est plus une simple promesse technologique mais devient le langage commun de demain entre ingénieurs, architectes, autorités et exploitants souhaitant gagner en efficacité.